Grande Région – Rhin supérieur

La presse reste dans ses frontières, mais s’ouvre à ses voisins

La nouvelle loi luxembourgeoise sur l’aide à la presse inclut désormais la presse gratuite, digitale, lusophone et anglophone. Mais, à l’instar de tous les pays d’Europe, ces aides s’arrêtent aux frontières. Les journalistes professionnels exerçant à l’échelle transfrontalière peinent toujours à faire reconnaître leur statut. Les groupes de presse manifestent néanmoins pour l’actualité des pays voisins un intérêt que la crise sanitaire semble avoir renforcé.

Carte de presse

Foisonnante, multilingue et de plus en plus digitalisée, la presse luxembourgeoise bénéficie depuis cet été d’un nouveau régime d’aide. Visant à « maintenir et à promouvoir la pluralité de la presse au Luxembourg », le texte dépoussière la loi de 1998, où les médias électroniques n’apparaissent pas. Parmi les principales nouveautés figurent l’extension des aides à la presse en ligne, l’éligibilité des médias mensuels et gratuits et un champ d’application étendu aux titres rédigés en portugais et en anglais, à l’instar du français, de l’allemand et du luxembourgeois.

Visant à poser « un cadre unique, égalitaire et technologiquement neutre (…) adapté à l'ère contemporaine » la loi entend maintenir le pluralisme en accordant aux titres éligibles  une aide annuelle de 30.000 euros par équivalent temps plein de journaliste professionnel, octroie aux éditeurs émergents employant au moins deux journalistes une aide de 100.000 euros limitée à trois années consécutives et soutient à hauteur de 100.000 euros  les actions entreprises par les éditeurs en faveur de l’éducation aux médias et à la citoyenneté.

Généreuse, la loi n’en présente pas moins des effets pervers pour les journalistes.

Claude Gengler

« Si vous faites travailler un(e) journaliste âgé(e) et expérimenté(e) que vous payez 60.000 euros par an, ce poste vous rapporte 30.000 euros en aide rédactionnelle directe. Si vous le remplacez par deux jeunes journalistes payés 30.000 euros chacun, vous touchez l’aide deux fois », note Claude Gengler, ex-directeur de journal aujourd’hui conseiller politique.

Il voit dans la question de la carte de presse des journalistes une question cruciale. « Il y a, au Luxembourg, de très nombreux journalistes de nationalité étrangère (des Français, des Allemands et des Belges pour la plupart) et aussi, par la force des choses, de nombreux journalistes frontaliers, donc non-résidents. Sans les journalistes frontaliers, certains journaux luxembourgeois pourraient mettre la clé sous le paillasson ! La question est de savoir comment seront traités les journalistes déjà titulaires d’une carte de presse étrangère », souligne cet ancien chercheur.

Un métier, cinq statuts

Au Luxembourg, c’est le Conseil de presse qui  délivre les cartes de presse. Elle devra donc accréditer – ou nom – des journalistes professionnels relevant de définitions édictées par les pays frontaliers pour permettre à leurs employeurs luxembourgeois de bénéficier des aides à la presse. Or, même si les définitions convergent pour reconnaître comme journaliste« toute personne qui a pour activité principale, régulière et rétribuée l'exercice de sa profession dans une ou plusieurs entreprises de presse, publications quotidiennes et périodiques ou agences de presse et qui en tire le principal de ses ressources », selon la formule française, les critères d’attribution et les modes de délivrance diffèrent. Le Luxembourg requiert des études supérieures de journalisme, deux ans de stage et une bonne connaissance des institutions. En France, la Commission de la Carte des journalistes professionnels s’appuie sur des définitions d’entreprise de presse parfois litigieuses. En Allemagne, ce sont des associations (BDZV, dju, DJV, VDZ, Freelens, VDS) qui délivrent la carte. En Belgique, le titre est attribué par une Commission d’Agréation officielle dont les membres sont nommés par arrêté royal. Cette Commission comprend une section francophone (compétente aussi pour la partie germanophone de la Belgique) et une section néerlandophone. La carte de presse officielle est délivrée au journaliste par le Ministère de l’Intérieur.

Un cloisonnement coriace

Dans le domaine sensible et stratégique de la presse, les aides et subventions s’arrêtent au frontières. Même le Luxembourg conditionne son soutien financier à l’implantation des éditeurs sur son territoire et ne subventionne l’emploi de journalistes étrangers que s’ils bénéficient de contrats à durée indéterminée dans des entreprises de presse grand-ducales. Outre la question des aides, la notion même de presse transfrontalière se heurte aux risques d’une concurrence féroce où le nouveau-venu ne partirait pas gagnant. La fragilité économique du secteur, la segmentation des marchés et les coûts prohibitifs de la distribution de la presse écrite hors frontières expliquent un cloisonnement coriace.

Une brise frontalière

Pourtant, plusieurs titres de la Grande Région et du Rhin supérieur manifestent un intérêt croissant pour leurs pays limitrophes. Les Dernières nouvelles d’Alsace ont lancé au premier trimestre 2021 le Rheinblick, un hebdomadaire en langue allemande explicitement transfrontalier de part et d’autre du Rhin. Une équipe de cinq journalistes basée à Mulhouse traite de l’actualité alsacienne, du pays de Bade et de la frontière suisse. Le nouveau magazine remplace le supplément allemand de huit pages que les DNA et l’Alsace publiaient quotidiennement avant l’épidémie de Covid.

En Lorraine, le Républicain lorrain, qui publia durant des décennies une version allemande intitulée France Journal, multiplie depuis la crise sanitaire les contrepoints transfrontaliers. Il détient également une participation dans le quotidien de langue française Le Quotidien au Luxembourg. La réciproque est perceptible en Sarre, où s’exprime un fort besoin de renouer avec les voisins est-mosellans dans un espace transfrontalier encore marqué par la fermeture des frontières.

Un besoin d’ouverture

Lisa Huth

© DR

« Avant la crise sanitaire, une trentaine de journalistes travaillaient sur des sujets français. Au moment de la fermeture des frontières, toute la rédaction s’est mobilisée sur la question transfrontalière pour essayer de comprendre les règles incompréhensibles qui s’appliquaient en Allemagne, en Sarre et en France. Nous recevions des milliers d’appels et de questions, nos auditeurs nous faisaient confiance et il était essentiel de leur répondre le mieux possible. Depuis, la tension est retombée, mais de nouveaux liens se sont créés et il me semble que les sujets transfrontaliers passent plus facilement qu’avant », témoigne Lisa Huth, journaliste à la Saarländischer Rundfunk, spécialiste de la France et organisatrice de rencontres entre journalistes transfrontaliers.

En refermant la quasi-totalité des frontières, la pandémie a ravivé dans l’espace le plus frontalier d’Europe un fort rejet des scissions géographiques.  Portés par la révolution numérique et aiguillonnés par les exigences d’un lectorat de plus en plus curieux, les médias, aujourd’hui témoins de cette soif d’ouverture, ont  de bonnes raisons d’en devenir acteurs.

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