Alsace - Lorraine

La frontière franco-allemande de 1871 préfigure toutes celles du XXe siècle

Dans un ouvrage paru en septembre dernier, l’historien Benoit Vaillot analyse la manière dont les populations se sont appropriées la nouvelle frontière franco-allemande, entre 1871 et 1914.

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© CNRS éditions

En cherchant à comprendre le passé, la science historique aide à éclairer le présent. A l’heure de la tentative d’invasion russe de l’Ukraine et des nouvelles convulsions en Israël et Palestine, nourries notamment par des désaccords sur les tracés des frontières, l’étude de la ligne qui a séparé l’Allemagne et la France après la Guerre de 1870 délivre de précieux témoignages. Dans son ouvrage L'invention d'une frontière entre France et Allemagne, 1871-1914, paru en septembre dernier, l’historien Benoit Vaillot s’intéresse à la manière dont les populations locales se sont appropriées cette nouvelle frontière.

Matrice oubliée

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Benoit Vaillot, historien, chercheur à l’Université de Luxembourg et membre du laboratoire Arche de l’Université de Strasbourg. DR

« On l’a oublié, mais la frontière de 1871 est la matrice de toutes celles du XXe siècle. A l’époque, c’est la plus dure et la plus contrôlée du monde. A travers l’étude de cette frontière, j’étudie ainsi toutes les frontières », souligne Benoit Vaillot, chercheur à l’Université de Luxembourg et membre du laboratoire Arche de l’Université de Strasbourg.

Cette bande de territoire alsacien et lorrain qui se déroule entre la Suisse et le Luxembourg est le laboratoire de plusieurs « inventions » entre 1871 et 1914 : création d’une police dédiée aux frontières, qui cumule tous les pouvoirs ; pose de barrières ; mise en œuvre de contrôles sanitaires par les policiers et les douaniers… Jusqu’au ciel, qui est désormais lui aussi découpé entre les deux nations rivales, rien n’est oublié. C’est aussi dans ce contexte, dans les années 1880, que les passeports avec visas deviennent obligatoires. « L’irruption de la frontière bouleverse la vie quotidienne des habitants », résume Benoit Vaillot.

Une histoire « par le bas »

L’historien a choisi de saisir cette histoire de la frontière « par le bas ». « Les textes nationalistes sont faciles à trouver. (…) J’ai voulu m’affranchir des discours présents dans la presse et dans les ouvrages historiques pour savoir comment les habitants construisent leur représentation de la frontière et le sentiment d’appartenance nationale », explique l’historien. Il a puisé dans les riches archives d’incidents recensés autour de cette frontière très surveillée : meurtres, violations de frontières, contrebande et faits divers plus anecdotiques, etc. Les acteurs locaux sont « sensibles aux crises diplomatiques. Mais on se rend compte qu'ils saisissent la réalité à laquelle ils sont directement confrontés pour construire leurs propres représentations. Ces dernières ne sont en aucun cas subies », insiste Benoit Vaillot.

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Dans cette carte postale éditée localement, un père lorrain pose avec ses fils, de nationalité allemande, devant un poteau frontière allemand : l'un est sous uniforme allemand, l'autre s'est engagé dans la Légion étrangère française. DR

Frontière environnementale et associative

Physique et mentale, la nouvelle frontière est aussi environnementale : « La politique sylvicole des gardes forestiers allemands et français n’a rien à voir. Il en est de même pour la législation sur la chasse, plus contraignante en Allemagne : les animaux sont plus nombreux et plus gros de ce côté », note Benoit Vaillot. Adaptation de la thèse qu’il a soutenue en 2021, son livre s’intéresse aussi aux pratiques associatives et en particulier au développement de la randonnée et du ski, pour ce dernier introduit par les Allemands, dans le massif des Vosges. Marquées par les différences entre les deux cultures, ces pratiques aussi sont « puissamment politiques et contribuent à construire la frontière. S’il n’y avait pas ces activités, les Vosges ne se seraient pas affirmées comme un grand centre historique d’hiver au début du XXe siècle », affirme l’historien. Des coopérations motivées par des intérêts économiques et impulsées par la population auraient pu voir le jour, en ce qui concerne notamment les transports. « Les propositions ont toutes été refusées par les autorités allemandes », tranche Benoit Vaillot.

Spécialiste des frontières, l’historien est régulièrement sollicité pour intervenir dans des débats à tonalité historique et géopolitique. Il pointe des aveuglements similaires, à un siècle et demi de distance : « Si la Russie avait abandonné sa vision surplombante sur l’Ukraine et fait un travail de sociologie et d’histoire, elle aurait vu que les Ukrainiens russophones ne se sentent pas Russes. De la même manière que les Alsaciens germanophones ne se sentaient pas Allemands ». Plus importante frontière depuis les traités de Westphalie de 1648, la frontière de 1871-1914 est aujourd’hui largement oubliée. En Allemagne comme en France, son souvenir a été recouvert par les deux guerres mondiales. A l’heure où l’espace Schengen permet de circuler librement dans l’Union, parcourir la vieille ligne de démarcation donne du grain à moudre pour penser les frontières sous tension à l'heure actuelle, aux portes de l'Europe et au Proche-Orient.


Prochains rendez-vous : Benoit Vaillot sera à l’Auditorium des Musées à Strasbourg pour une conférence le 7 décembre à 17h et à l’Hôtel de ville de Metz pour une présentation du livre le 20 décembre à 19h. L'invention d'une frontière entre France et Allemagne, 1871-1914, Benoit Vaillot, 512 pages, CNRS Editions, 2023. L’auteur aimerait faire traduire ce livre en allemand.

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