Avec LottEmma, la Compagnie du Rhin supérieur entrecroise deux destins féminins dans la guerre
Depuis sa naissance en 2022, la Compagnie du Rhin supérieur a souvent conçu des spectacles pour des sites patrimoniaux de la Grande Région. LottEmma, sa prochaine création originale, dont une résidence d’écriture vient de s’achever au musée mosellan de Gravelotte, sera dévoilée en Alsace en mai 2025.

Basée à Strasbourg, la Compagnie du Rhin supérieur (CRS) connaît bien le musée mosellan de Gravelotte. En août dernier, elle y a présenté la remarquable Ballade du souvenir et de l’avenir. Elle y est retournée cet automne pour un atelier d’écriture consacré à sa nouvelle création, LottEmma, qu’elle présentera le 2 mai 2025 au pôle culturel de Drusenheim, dans le nord de l’Alsace.
Histoires vraies
LottEmma, qui sera jouée et surtitrée en allemand et en français, entrecroise les parcours de deux femmes, une Allemande et une Française, confrontées aux affres de la guerre dans leurs fuites respectives. L’expérience authentique de Lotte, la grand-tante d’Henrietta Teipel, est à l’origine de la genèse de la pièce. « Pendant cinq mois, je me suis retrouvée avec les miens aux mains des Russes, j'ai été dévalisée, pillée, violée, chassée d'un endroit à l'autre », a-t-elle écrit dans un passage de son journal intime qui relate sa fuite de Königsberg (actuellement Kaliningrad, territoire russe) vers Berlin en 1945 - « un épisode de la guerre largement méconnu », souligne Henrietta Teipel, cofondatrice de la Compagnie du Rhin supérieur, autrice et metteuse-en-scène de LottEmma. Le personnage d’Emma, qui accompagne celui de la petite-nièce de Lotte dans l’exploration de ce passé sombre, a elle-même fui l’Alsace-Moselle 1939-40 alors qu'elle était enfant, pour échapper aux nazis.
La construction de la pièce est accompagnée par des scientifiques (Historischer Verein Kehl), des témoins (le neveu de Lotte Teipel) et des experts en culture de la mémoire (musée de la guerre de 1870 de Gravelotte). En juillet, une première résidence artistique à Gravelotte s’est intéressée au travail sur les ombres et les objets. La récente résidence d’écriture a permis notamment d’approfondir la personnalité d’Emma. Les deux prochaines résidences à Gravelotte s’intéresseront à la musique et à la mise en scène, en partenariat notamment avec le Centre culturel français de Freiburg. Le spectacle rassemble autour de lui près de dix artistes allemands, français et franco-allemands, comédiens, musiciens, marionnettistes, dramaturge, etc. LottEmma s’inscrit dans le cadre des commémorations de la fin de la Seconde Guerre mondiale et de la célébration de 80 ans de paix en Europe.

Henrietta Teipel, cofondatrice de la Compagnie du Rhin supérieur, autrice et metteuse-en-scène de LottEmma. DR
« Le vécu des deux personnages, leurs peurs et leurs espoirs se mêlent, si bien qu’on arrive plus à distinguer ce qui est allemand et français. Mais nous avions aussi envie de mettre en scène cette pièce à un moment où l’Europe est secouée par une nouvelle guerre, qui met en question ses fondements. Et ce que les personnages traversent fait écho à ce que vivent réfugiés dans l’Europe d’aujourd’hui », souligne Henrietta Teipel, cofondatrice de la CRS, autrice et metteuse-en-scène de LottEmma.
S'écarter des lieux de mémoire
Henrietta Teipel poursuit : « LottEmma constitue une charnière pour la CRS. Jusqu’à présent, nous avons eu la chance de bénéficier de commandes sur-mesure de lieux patrimoniaux de la Grande Région. Il était néanmoins difficile de faire tourner ces spectacles, qui faisaient surtout sens dans leur lieu de création. Nous avions envie d’une grande création originale, qui nous permette de nous produire ailleurs. »
LottEmma s’inscrit dans la pleine lignée du projet originel de la CRS.« Nous voulions explorer plus profondément l’histoire commune de ce territoire, exploiter le grand fonds culturel collectif rhénan franco-allemand et interroger tout à la fois les langues et les cultures », explique Maxime Pacaud, co-créateur de la compagnie avec Henrietta Teipel. Les deux comédiens se sont rencontrés au Theater BAAL (Theater Eurodistrict Baden-Alsace); ils prêtent aussi leurs voix à le chaîne culturelles franco-allemande Arte.
La CRS compte aujourd’hui une douzaine d’artistes associés, allemands, français et alsaciens. « La compagnie est aussi une plateforme d’échange. Chacun vient avec sa culture, apporte son esthétique et sa façon de travailler. Les différences peuvent engendrer des tensions, mais nous ne les voyons pas comme un frein : nous nous en servons pour créer », explique Henrietta Teipel. Les discussions sont engagées avec plusieurs salles pour jouer LottEmma, que sa créatrice espère voir tourner en 2025 et 2026 dans le Rhin supérieur, la Grande Région et au-delà. À plus lointaine échéance, la compagnie, qui ne dispose pas de lieu en propre, imagine prendre ses quartiers sur un « bateau-spectacle ». Amarré à Kehl, le navire caboterait sur le Rhin. « Ce sera tout un lieu de théâtre et de rencontre », se prend à rêver Henrietta Teipel.

Ballade du souvenir et de l’avenir, présenté cet été au musée de la guerre de 1870 à Gravelotte. DR
DR